L'interactivité sous toutes ses formes : une clé pour faire naître le plaisir de lire ?
Face à la concurrence omniprésente des écrans, comment redonner sa place à la lecture dans le quotidien ? Comment transmettre le plaisir de lire et partager la richesse que les livres nous ouvrent ?
On imagine souvent l'interactivité dans un livre jeunesse comme une action individuelle : tourner une roue, écouter un son, toucher une texture. Ces dispositifs enrichissent l'expérience en invitant le lecteur à devenir acteur, ajoutant ainsi une nouvelle dimension à la lecture.
Mais si c'était bien plus que cela ? Et si elle s'exprimait aussi sous d'autres formes, pour continuer à se renouveler et séduire à tout âge ? Jusqu'à aider les parents à partager leur amour des livres, en créant du lien et en devenant même parfois des souvenirs transmis d'une génération à l'autre ?
Je vous invite à un petit tour d’horizon de quelques livres emblématiques de ma bibliothèque familiale pour y répondre.
Les flaps, un jeu de cache-cache littéraire
Commençons par un exemple emblématique d'interactivité individuelle : les flaps. Ce format consiste à cacher un texte ou une image sous un rabat à soulever.
Prenons l'exemple de « Pierre Lapin - Un doudou pour dormir » (d'après les livres de Beatrix Potter). Ce livre mélange habilement jeu de cache-cache, objet du quotidien (le doudou) et thème important pour les enfants et leurs parents : le coucher. L'histoire suit un rituel familier, avec le bain, le brossage de dents et le conte du soir, autant d'étapes rassurantes. Tout au long de cette aventure, le lecteur est invité à aider Pierre Lapin et sa famille à retrouver le doudou égaré en soulevant des volets sur chaque double page : est-il caché dans un fourré au pied de cet arbre, ou peut-être dans ce placard ?
Les illustrations douces et apaisantes encadrent cette quête, éloignant toute angoisse que pourrait susciter une telle situation dans la réalité.
Pourquoi ce format plaît-il tant ? Les flaps créent une dynamique d'attente et de surprise, très appréciée des tout-petits et des très jeunes enfants : le doudou est-il là ? Sinon, que va-t-on découvrir ? L'enfant devient acteur de l'histoire, participant activement à la quête. Le livre dépasse alors le simple statut d'objet pour se transformer en un jeu de cache-cache, rejouable à l'infini. Il ouvre également une dimension pédagogique, invitant l'enfant à réfléchir : « Et toi, tu sais où est ton doudou ? », « Où pourrais-tu le ranger pour ne pas le perdre comme Pierre Lapin ? »
Le son, un compagnon de lecture
Les puces sonores sont également très aimées par les plus jeunes, qui éprouvent une satisfaction certaine à appuyer sur le bouton et à entendre un son jaillir du livre.
De très nombreux ouvrages les incluent. Cependant, en raison notamment du coût des puces, ces livres sont souvent très courts, avec 4 ou 5 pages, épais et cartonnés, pour faciliter la prise en main et la manipulation. Ce sont souvent des livres de comptines ou d'œuvres musicales de tout type (classique, jazz, rock, il y en a pour tous les goûts et tous les compositeurs), où le son permet de découvrir la mélodie, ou des livres animaliers, avec le cri associé de chaque espèce présentée.
Un exemple intéressant d'utilisation de ces puces est le livre « Je retrouve le calme, avec Gaston la licorne » d'Aurélie Chien Chow Chine. Centré autour de l'apprentissage de la gestion des émotions, il décrit 5 émotions-clés et y associe 5 min d'exercice de sophrologie sonore pour aider l'enfant à reprendre le contrôle et à retrouver son calme. L'objectif est donc double : expliquer et aider le lecteur à reconnaître ses émotions, et lui donner quelques clés pour les gérer efficacement. Ce faisant, il plaît à la fois aux enfants et aux parents, grâce à l'association judicieuse de l'aspect ludique et des conseils concrets pour faire face à ce sujet majeur du quotidien familial. Il s'adapte également à plusieurs tranches d'âges : la simple écoute de la voix calme et rassurante du sophrologue permet déjà de canaliser l'émotion et réduire son débordement, comme j'ai pu le constater auprès de ma fille de 3 ans. Les exercices de respiration sont ensuite un plus auprès des enfants un peu plus âgés, qui apprennent déjà l'importance du souffle dans la gestion des émotions, même s'ils ne réalisent pas l'activité proposée, ou seulement partiellement.
Le succès de ces puces sonores s'explique par la possibilité pour l'enfant de participer activement à la lecture. Le son, déclenché par la pression sur un bouton, sollicite l'ouïe et diversifie les sens en jeu. Ce côté interactif accroît l'attrait de l'objet-livre, captivant les enfants qui aiment appuyer à plusieurs reprises pour écouter les sons, parfois sans attendre la fin. Ainsi, le livre offre une expérience sensorielle enrichie, mieux mémorisée et plus satisfaisante.
L'humour, une autre forme d'interactivité
Après avoir exploré deux formats qui captivent les jeunes lecteurs, une question se pose : l'interactivité doit-elle nécessairement solliciter un autre sens que la vue ? Et comment toucher les enfants plus âgés ?
Les deux exemples précédents sont des formes d'interactivités individuelles : chacun interagit avec l'ouvrage. Mais il existe aussi l'interactivité collective : le livre devient alors un prétexte pour un moment partagé, au même titre qu'une sortie en famille.
Comment ? Il existe de multiples manières : l'humour, les répétitions, les chansons, les mimes, les métalepses (qui consistent à briser le quatrième mur et à s'adresser directement au lecteur)…
« Préfèrerais‑tu » de John Burningham en est une parfaite illustration : chaque double page pose une question et invite à choisir entre plusieurs réponses, souvent peu enviables, avec illustrations à l'appui.
Qu'on soit enfant ou adulte, la décision n'en est pas plus facile pour autant et invite à des débats étonnants, absurdes et drôles où chacun essaie de trouver des arguments pour justifier son choix, et écoute ceux des autres pour conforter (ou non !) le sien.
— Alors moi je préfère qu'on me verse un seau d'eau sale sur la tête, parce que la confiture, non merci, ça colle.
— C'est vrai, ça colle, mais c'est meilleur, et puis il suffit de se laver les cheveux !
— Avec l'eau aussi !
— Oui, mais l'odeur aura peut-être plus de mal à partir !
— Personne ne choisit d'être traîné dans la boue par un chien ?
— (en chœur) NON !
Et les questions et choix s'enchaînent, plus farfelus les uns que les autres… On s'amuse, on rit, on se demande quel sera le prochain dilemme, on ne doute pas qu'il sera cornélien.
Les dessins participent également à cette interactivité : certains choisiront telle proposition parce qu'elle est plus belle, parce que la créature est moins grosse, plus loin, d'apparence plus gentille…
Cette proposition d'échanges et ces réponses absurdes sont la vraie force de l'ouvrage. Ils créent une expérience de complicité familiale où parents et enfants sont à égalité, un rituel pour se retrouver et rire ensemble. Les débats, jamais tranchés, évoluent d'un soir à l'autre, et même d'une année sur l'autre, tout comme les souvenirs qui s'y attachent et que l'on prend plaisir à évoquer. C'est aussi une source de pédagogie : le livre dédramatise la prise de décision — un choix n'est parfois ni bon ni mauvais, il est simplement le résultat du moment présent et des informations à disposition à cet instant — et démontre l'importance de l'échange, de l'écoute, pour se forger ses propres convictions et les défendre ensuite (ou les faire évoluer si besoin).
La répétition, une source de mémorisation
Explorons un dernier exemple d'interactivité : la répétition. À l'instar des comptines, les livres aussi peuvent utiliser ce procédé pour capter l'attention et s'ancrer dans les mémoires, comme en témoigne « La chasse à l'ours » de Michael Rosen, illustré par Helen Oxenbury.
Le titre donne tout de suite le ton : nous allons à la chasse à l'ours. Ici point de questions, mais de l'action :
Nous allons à la chasse à l'ours.
Nous allons en prendre un très gros.
La vie est belle !
Nous n'avons peur de rien.
Ainsi débute cette joyeuse aventure familiale, avec autant de naturel que n'importe quelle autre sortie commune. Certains vont jouer au parc ? Nous, on va chercher un ours !
Amplifiant cet effet, le texte s'apparente presque à une chanson, avec sa régularité, son rythme et ses sons — « flou flou », « splich splach », « criss criss », ... — tout au long des différents espaces traversés : la prairie, la rivière, la boue, la forêt, etc. Parents et enfants prennent plaisir à mimer chaque étape du voyage, à commencer ou finir les phrases du conteur, voire à prendre sa place.
Ces répétitions, couplées à une ambiance rassurante et un brin de peur à la fin, plaisent énormément aux enfants : ils saisissent parfaitement les aspects jeu et comptine de l'histoire et s'y projettent d'autant plus facilement que toute une famille est représentée, chacun pouvant ainsi s'incarner dans un des personnages. Là encore, une autre dimension émerge du livre qui devient ici promenade en forêt, où l'on peut jouer ensemble avec les éléments de la nature, avec ses peurs et celles des autres, rendant l'expérience mémorable.
C'est ainsi qu'un livre peut devenir un classique familial, que parents et enfants prendront plaisir à relire ensemble, année après année, créant ainsi des souvenirs partagés qui traversent les générations.
L'interactivité, un potentiel d'émotion
Sous ses diverses formes et formats, l'interactivité se révèle donc être une solution d'élargissement de l'expérience littéraire et un vecteur de partage.
À tel point que certains livres, comme « La chasse à l'ours » ou « Préfèrerais‑tu », deviennent souvent des trésors familiaux, transmis de génération en génération. Ils ne se contentent pas de captiver un instant : ils créent des souvenirs communs, des rituels partagés, et s'inscrivent dans la mémoire collective des familles, à l'image des contes traditionnels comme « Roule Galette ». L'interactivité, quand elle est bien pensée, ne se limite pas à une expérience éphémère — elle tisse des liens durables, faisant de chaque lecture un héritage à partager.
À la condition cependant d'être au service de l'histoire, pour créer une véritable émotion. Ce n'est pas un outil à associer à un récit — comme on collerait par exemple un sticker sur un objet — c'est une manière de l'exprimer et elle doit être pensée en tant que telle, au risque de ne pas atteindre l'objectif fixé.
L'interactivité nous pousse à réinventer l'expérience de la lecture, en laissant libre cours à la créativité et à l'imagination. Et pourquoi réserver ces expériences aux enfants ? Les « livres dont vous êtes le héros », par exemple, montrent que l'interactivité peut aussi captiver les adultes. Les possibilités sont infinies : continuons à explorer et à innover, pour créer des expériences de lecture toujours plus enrichissantes et mémorables, et captiver tous les publics, des plus jeunes aux plus grands.
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