Les Yeux de Mona : peut-on mêler initiation artistique et fiction ?
Avec plus de 400 000 exemplaires vendus, Les Yeux de Mona est un phénomène éditorial à double titre : il a conquis un large public tout en cristallisant des critiques variées, que ce soit sur son approche pédagogique, ses choix narratifs ou les thèmes abordés. Ce roman de Thomas Schlesser, à mi-chemin entre l'initiation à l'art et la fiction, pose à mes yeux des questions essentielles, aussi bien sur le fond que la forme :
- • Comment concilier exigence pédagogique et immersion narrative ?
- • Faut-il se concentrer sur la cohérence des personnages, la profondeur de l'intrigue, la transmission du savoir ?
- • Jusqu'où peut-on romancer l'art sans le dénaturer ?
- • Quels choix éditoriaux faut-il privilégier, et pour cibler quel(s) lectorat(s) ?
Une analyse des choix qui ont fait le succès et les limites de ce projet, ainsi qu'une réflexion sur ce qu'il nous apprend pour les livres de demain et leurs enjeux.
Pédagogie et fiction, un paradoxe ?
Quand on parle de savoir, on imagine d'emblée un documentaire ou un podcast éducatif. La fiction semble, à première vue, un terrain opposé. Peut-on mêler les deux sans perdre le lecteur ? Comment préserver l'immersion et la singularité d'un récit tout en transmettant des connaissances précises ? Contrairement à un livre jeunesse, où l'histoire véhicule des valeurs ou des savoir-faire, il s'agit ici de transmettre des connaissances sur une œuvre, son créateur et son contexte historique. La narration ne peut se contenter d'évocations. Le documentaire offre une immersion informative tandis que le roman sollicite la projection imaginée du lecteur. De plus, le premier s'adresse souvent à un public déjà curieux.
L'objectif de Thomas Schlesser est donc double : captiver un lectorat non familier de l'art et lui proposer une expérience créative et évocatrice.
Une structure séquencée et régulière pour guider le lecteur
Le choix éditorial de l'auteur — traiter 52 œuvres en 500 pages — impose une économie narrative. Chaque tableau est traité en quelques pages, ce qui limite l'approfondissement, mais permet une lecture fluide, en privilégiant l'éveil à l'exhaustivité. Le séquençage proposé — 1 semaine, 1 œuvre — créé des repères et facilite la mémorisation, au risque de lasser certains lecteurs par un rythme répétitif.
Autre outil efficace : la présence d'une jaquette regroupant les œuvres évoquées. Cet ajout est un vrai plus et ôte le besoin fastidieux de retrouver le tableau sur Internet. Toutefois, son positionnement dans le livre a son importance : placée au début, comme enrobage du livre, elle guide le lecteur dans sa découverte artistique. En revanche, positionnée en milieu d'ouvrage, comme dans certaines éditions, son utilité devient plus limitée : perdue ainsi parmi les chapitres, elle peut être découverte tardivement et doit faire l'objet d'une recherche régulière.
Et sur le fond, entre initiation artistique et roman, comment arbitrer ?
La narration au prisme du duo intergénérationnel (grand-père et petite-fille) remplit deux fonctions. La première est de désacraliser l'art : si une enfant de 10 ans peut en saisir les subtilités, pourquoi pas le lecteur ? La seconde est de donner l'envie de plonger dans cette initiation, d'en vivre l'aventure, via l'image d'un mentor bienveillant et chaleureux. Ce cocon familial, avec ses repères rassurants, transmet une idée forte : l'art est à la portée de tous.
Si ces deux messages sont bien transmis, certains éléments narratifs nuisent en revanche à l'expérience de lecture. Ainsi, l'intelligence et la vue « absolue » dont Mona est dotée ne sont guère cohérentes avec l'âge affiché de l'enfant et rendent plus difficile l'identification aux personnages. De même, certains critiques soulignent l'aspect parfois intransigeant de l'aïeul qui semble détenir la Vérité à lui seul.
L'intrigue concernant la vie de Mona en dehors de ses rendez-vous avec son « Dadé » passe également au second plan. Elle aurait pu être plus approfondie, à l'instar des figures parentales qui ne sont guère valorisées. L'auteur a-t-il fait ce choix pour ne pas détourner l'attention du thème artistique et de sa volonté de transmission ? Certains genres éditoriaux ne peuvent-ils être mélangés sans sacrifier une partie de leur essence ? La difficulté réside dans la juste mesure entre pédagogie et fiction, le risque étant soit de perdre en fluidité soit de diluer le savoir.
Au-delà du mélange des genres, peut-on faire de même avec les thèmes ?
Un dernier point de discussion : certains thèmes, comme l'euthanasie, semblent éloignés de l'objectif initial d'initiation artistique. Pourquoi les inclure ? Est-il pertinent d'associer des thématiques si différentes, et concernant l'euthanasie, si débattues ?
Créer des ponts entre genres, entre thèmes, relève d'une alchimie délicate : trop d'un ingrédient et la texture en pâtit, trop d'épices et les saveurs disparaissent. Transposé à la littérature, cela signifie qu'il faut doser avec soin les éléments pour ne pas perdre le fil. Il est possible de mélanger les publics ou les messages, mais à tout vouloir en même temps, on court le risque d'affaiblir la portée des deux et de brouiller les intentions.
Cela revient-il à dire qu'on ne peut par exemple viser à la fois enfants et adultes ? Ou qu'il faille adopter une unité de thème (à l'instar par exemple de l'unité de temps, chère à la dramaturgie grecque) ? Deux conditions sont essentielles : connaître l'objectif que l'on souhaite atteindre et mesurer l'impact des partis pris. Art et euthanasie me paraissent très différents, en quoi l'un peut-il apporter à l'autre ? L'auteur a-t-il voulu montrer comment l'art peut éclairer des questions existentielles ?
Un bilan nuancé, illustration de l'enjeu majeur actuel : redonner une place à la lecture (et à l'art)
Le défi que s'est fixé Thomas Schlesser est ambitieux et en partie atteint : rendre l'art plus accessible, susciter l'envie de le (re)découvrir et le comprendre. Voire de l'intégrer davantage à notre quotidien, comme les leçons de vie que l'auteur propose de retenir de chaque œuvre évoquée. Une problématique d'actualité, qui rejoint l'enjeu crucial qui préoccupe aujourd'hui les éditeurs : réconcilier les lecteurs avec les livres dans un contexte de concurrence et de foisonnement des écrans dans les loisirs, aussi bien des adultes que des enfants.
Comment initier sans ennuyer, captiver sans édulcorer ? Comment redonner sa place à la lecture et aux arts dans le quotidien ? La réponse est complexe, l'équilibre particulièrement délicat. Mais, qu'on ait apprécié ou non ce roman, on peut toutefois saluer l'exercice périlleux et s'inspirer, à la fois de ses atouts et de ses axes d'amélioration, pour les livres de demain. Les pistes existent, reste à les explorer, avec l'audace et la rigueur nécessaires, tout en maintenant l'exigence du récit et des lecteurs !
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